Le cartographe

Mardi matin, au café, j’ai ouvert la presse de mon pays comme chaque jour. Une commission du Sénat vélonien venait de rendre un rapport, cent quarante pages, un titre soigné : « Les zones troubles de l’information ». Camille est passée derrière moi, elle a lu le titre par-dessus mon épaule, et elle a dit de sa voix d’audience :

— Tu es dedans.

Elle a son manteau à enfiler et des dossiers à porter, elle n’a pas développé. Elle n’avait pas besoin. Reprenons dans l’ordre.

Le rapport commence par un constat, et ce constat est exact. C’est important de le dire : tout y est vrai. Les plateformes ont dissous la frontière entre l’information, le commentaire, le divertissement et la réclame. N’importe qui parle à des millions de gens sans carte de presse ni rédaction derrière lui. Les machines écrivent des textes plausibles plus vite qu’on ne peut les lire. Des puissances, étrangères ou non, glissent leurs récits dans ce brouillard. Personne de sérieux ne conteste ce tableau. Retenez ce détail : les dispositifs les plus solides se construisent toujours sur des constats irréprochables. On n’achète pas une serrure à quelqu’un qui aurait tort sur l’existence des voleurs.

Vient ensuite la proposition. Un Bureau de la clarté informationnelle : des chercheurs, des associations, des gens honorables et, j’insiste, sincères. Le Bureau ne censurerait rien. Il observerait, il qualifierait, il signalerait aux autorités compétentes les « menaces graves ». Et le rapport forge, au passage, un mot nouveau : l’interférence domestique. L’ingérence, jusqu’ici, venait de l’étranger ; la voilà qui obtient un visa de résident.

C’est ce mot qui mérite qu’on s’arrête, parce que c’est là que la mécanique travaille. Un mot nouveau crée une population nouvelle. Hier, il y avait des citoyens bruyants, des exagérateurs, des gens en colère qui se trompaient de bonne foi et quelques menteurs professionnels : un désordre ancien, géré par des lois anciennes. Demain, il y aura une catégorie, avec un nom, une définition en annexe et un organisme pour la peupler. On ne devient pas suspect par ce qu’on fait de nouveau. On le devient parce qu’une case neuve vient d’être créée, et qu’une case créée ne reste jamais vide.

Notez la délicatesse du dispositif : il ne coupe rien, il qualifie. Et la qualification suffit. Celui qui sait qu’une carte des zones troubles existe se demande, avant d’écrire, de quelle couleur est son quartier. Il arrondit un angle, retient un exemple, choisit un mot plus doux. Personne ne l’a censuré ; il n’y a ni martyr, ni procès, ni cicatrice. L’économie du système est admirable : l’essentiel du travail est fourni gratuitement, par les surveillés eux-mêmes.

Mon pays a déjà eu un ministère de l’Information. Il a été aboli il y a un demi-siècle, sous les rires, tant la chose paraissait d’un autre âge. Chaque génération, depuis, réinvente le cartographe avec de meilleures intentions et un meilleur vocabulaire. Ministère, conseil, agence, observatoire, bureau : la fonction cherche son nom comme l’eau cherche la pente.

Un dernier détail, et c’est le plus vélonien de tous. Le rapport est transpartisan. Le Parti du Progrès Social y voit la protection de la démocratie ; le Rassemblement National des Libertés, la protection de la nation ; ils l’ont voté ensemble, ce qui n’arrive pour ainsi dire jamais. Chez moi, quand le balancier s’arrête de battre, les gens trouvent ça apaisant. Ils devraient regarder au-dessus de quoi il s’est arrêté. Deux partis qui ne sont d’accord sur rien le sont toujours sur un point : la carte doit être dessinée par ceux qui gouvernent déjà, ou par ceux qu’ils choisissent. Le cartographe est nommé par les propriétaires du terrain.

J’ai refermé l’ordinateur. En face, dans la vitrine de l’agence, il y a une carte des sentiers de montagne, avec des zones marquées en grisé : éboulements, passages incertains. Les cartes servent d’abord ceux qui les dessinent, c’est leur nature, et il n’existe qu’un seul contrôle connu : que n’importe qui puisse dessiner la sienne.

Puis j’ai repris le carnet, et j’ai écrit ceci. Un texte politique, écrit à l’étranger, diffusé hors des canaux déclarés, par un homme sans carte de presse. Je coche toutes les cases de la définition, sauf une, et vous noterez que je n’ai enfreint aucune loi. Je suis simplement devenu qualifiable. Ce n’est pas encore interdit, et ça n’a pas besoin de l’être pour rendre prudent.

C’est d’ailleurs tout le mécanisme.

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Tous les courriers — 2

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