Six heures trente
Malka a appelé sur le prépayé un mercredi soir, content comme je ne l'avais pas entendu depuis longtemps. Le ministère de l'Aménagement lui avait envoyé le rapport sur les zones peu denses, cent quatre-vingts pages, deux jours avant tout le monde. Sous embargo jusqu'au jeudi six heures trente.
— Ils m'ont pris au sérieux, Lucas.
Je lui ai demandé combien ils étaient à l'avoir reçu. Il ne savait pas. Il a rappelé une heure plus tard : cinq rédactions.
Le jeudi à six heures trente, les cinq ont publié. Presque à la minute. Les cinq papiers ouvraient sur le même chiffre, celui de la page quatre du résumé, parce que c'est celui que le résumé mettait en avant et qu'à cette heure-là personne n'a lu les cent quatre-vingts pages. Aucun des cinq ne citait de contradicteur : on ne réveille pas un maire à cinq heures du matin pour lui demander de commenter un document qu'il n'a pas.
Voilà ce qu'il faut retenir. L'embargo n'a pas donné du temps à Malka. Il lui a donné de l'avance sur ses concurrents et du retard sur tout le reste.
Puis on regarde l'heure choisie. Six heures trente, c'est avant les matinales de sept heures. Le porte-parole du ministère était l'invité de la première d'entre elles, à sept heures dix, où on l'a interrogé sur cinq articles parus depuis quarante minutes et qui disaient tous la même chose. Il a eu l'air d'un homme qui répond à la presse. Il répondait à un calendrier qu'il avait posé lui-même.
Le procédé ne coûte rien et ne demande aucun mensonge. On donne un vrai document, complet, à de vrais journalistes, libres d'écrire ce qu'ils veulent. On choisit seulement l'heure. Et l'heure décide de ce qu'ils auront eu le temps de faire.
Malka m'a dit qu'un journal avait rompu l'embargo l'an dernier, en publiant la veille. Il ne reçoit plus les dossiers. Personne ne le lui a signifié : il a simplement cessé d'être sur la liste, et la liste n'existe pas.