À ce stade
Malka a appelé sur le prépayé en fin d'après-midi, une demi-journée après les autres, comme toujours. Il avait couvert un point de presse le matin, l'avait trouvé net, et il n'arrivait pas à écrire son papier.
— C'était propre, Lucas. Elle a tout dit. Alors pourquoi j'ai l'impression qu'il manque quelque chose ?
Mardi, le site du Mouvement Civique avait été détourné : une page d'accueil remplacée, un logo posé par ceux qui revendiquaient l'intrusion. À midi, la porte-parole, Lise Vardon, avait tenu un point de presse. Elle avait confirmé l'attaque, annoncé une plainte et un audit, et prononcé la phrase que toutes les rédactions ont reprise le soir : « Aucune donnée d'adhérent n'a été compromise à ce stade. »
La phrase est vraie. À ce stade, en effet, on ne sait rien, puisque l'audit n'a pas commencé. Elle reconnaît le fait que tout le monde a vu, la page maquillée, l'intrusion visible, celui qu'on ne peut pas nier. Elle ne dit rien de l'autre, celui qu'on ne voit pas et qu'on ne connaîtra que dans trois semaines : ce qui a été copié pendant que la porte était ouverte. Le premier est spectaculaire et sans conséquence. Le second est invisible et grave. On a parlé du premier.
Je l'ai dit à Malka en cherchant mes mots, parce que c'est difficile à montrer. On avoue la marche pour n'avoir pas à parler de l'escalier.
Le procédé ne ment pas. « À ce stade » est peut-être la formule la plus honnête de la langue : elle dit exactement l'état des connaissances, et c'est pour cela qu'elle referme la question. Qui l'entend croit avoir reçu un démenti ; il a reçu une concession, sur le seul point dont la réponse était déjà connue. Dans trois semaines, l'audit conclura quelque chose. Les rédactions seront ailleurs.
Malka a raccroché à moitié rassuré, ce qui était encore l'effet recherché. La phrase avait tenu jusqu'au bout de la ligne. Elle est faite pour ça.